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Christian Hottin, spécialiste des constructions universitaires

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Marc Zamansky, dernier doyen honoraire de la faculté des sciences de Paris

La matérialisation de la pensée scientifique au coeur de Paris

En 1941, élève de l’école normale supérieure de la rue d’Ulm, alors qu’il est encore étudiant, Marc Zamansky entre dans la résistance en intégrant le réseau Mithridate et s'engage dans les Forces françaises libres. Il est arrêté en 1943 et ...

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Quelques dates

  • 1968 : éclatement de la Faculté des sciences
  • 1971 : création de "l'université Paris 6"
  • 1974 : Paris 6 devient "université Pierre et Marie Curie"
  • 2007 : "UPMC", nom officiel de l'université

De la halle aux vins à l'UPMC: quel chantier!

Entretien avec Christian Hottin : chef de la mission ethnologie à la direction de l'architecture et du patrimoine, ministère de la culture et de la communication

Comment naît l’idée d’implanter la faculté des sciences sur l’ancienne halle aux vins ?

Pour comprendre cette implantation, il faut remonter au 19e siècle, plus exactement à l’issue de la guerre franco-prussienne. La France est vaincue en 1870 et attribue alors sa défaite à l’incompétence de ses généraux et in fine au système éducatif jugé inefficace. Tout le monde s’accorde à dire qu’il faut doter Paris et la France d’une grande faculté des sciences regroupée sur un site unique pour relever le défi de la croissance future et former les nouveaux cadres de la nation. Reste à lui trouver un emplacement pour l’accueillir, ce qui s’avère difficile puisque le Quartier latin est saturé. La halle aux vins et ses 14 hectares commencent à faire rêver les instigateurs du projet.

En 1942, le doyen Montel demande à Séassal, architecte de la faculté, de proposer un projet sur la halle aux vins, mais il n’aboutit pas devant la complexité du transfert de l’activité des négociants sur un autre site. Cependant l’idée mûrit et en 1946, un accord interministériel affecte le site à la faculté des sciences. Commence alors une longue attente pour les futurs usagers.

Tandis que la Sorbonne et ses annexes débordent, comment sont organisés les enseignements durant cette période qui doit prendre en compte l’activité de la halle ?

Difficilement. Au milieu des années 50, face aux négociants qui forment une corporation unie et soutenue par le conseil municipal, la faculté des sciences décide de provoquer l’action et élève une modeste construction de 2 étages au dessus des chais de la maison Dubonnet à l’angle des rue Cuvier et Jussieu. Ce bâtiment doit absorber une partie des travaux pratiques du PCB installés rue Cuvier mais cela reste très insuffisant. Un rapport de force intense oppose les négociants et les universitaires. Malgré l’urgence d’agrandir la faculté des sciences pour accueillir la masse exponentielle d’étudiants (les enfants d’après-guerre), il faut attendre 1956 pour obtenir les premiers crédits. 

En 1957, la situation s’enlise… Les travaux n’on pas commencé et plusieurs mouvements de rue exprimeront la grogne des étudiants et enseignants. 1959 voit enfin débuter les travaux de deux bâtiments le long de la rue Cuvier et du quai Saint-Bernard. Les barres dites de Cassan en référence à leur architecte, Urbain Cassan, sont montées sur pilotis pour permettre aux négociants de poursuivre l’exploitation de leurs concessions une fois les constructions achevées.

Puis, arrive Albert. Comment expliquer cette première rupture avec les architectes en place ?

Après la construction de ces premiers bâtiments, les différents  projets d’aménagement architectural du site proposés par l’équipe formée par Cassan, Coulon, Madeline et Séassal ne trouvent pas grâce auprès de Marc Zamansky, doyen de la faculté des sciences, ni de Malraux qui s’empare du dossier sous sa casquette de ministre des affaires culturelles. Ce dernier impose un jeune architecte auteur de deux constructions métalliques remarquées (l'immeuble du 85, rue Jouffroy et la tour de la rue Croulebarbe) : Édouard Albert, théoricien de l'architecture spatiale et cinétique, familier du monde artistique de l'époque est chargé de «  la construction du siècle ».

Le projet qu’il propose se veut inédit ; son plan est massif, linéaire, dressant un quadrilatère de 400 000 m2 de plancher, percé de 22 cours dont une vaste cour d’honneur dominée, au centre, par une tour de 85 mètres. Le gril, ainsi appelé pour la trame serrée qu’il forme, est élevé sur une dalle formant un double niveau : les parcs de stationnement au sous-sol et un parvis entièrement piéton au niveau supérieur. L’ossature des bâtiments est métallique et s’appuie sur 34 tours circulaires en béton. Les poteaux qui soutiennent l’ossature sont disposés en façade tous les 3 mètres. Chaque poteau supporte une poutre transversale formant une gondole. Au premier étage, l’ossature des façades est composée d’une trame plus serrée, formée de poteaux entrecoupés de châssis en acier inoxydable avec allèges en marbre de carrare. 

Au niveau Jussieu, un système de galeries couvertes laisse une grande prise au vent. Inspiré en partie de l’Escurial de Madrid, le projet doit exprimer la grandeur de l’université, et la tour doit apparaître comme le beffroi de l’université française. Le projet s’inscrit même avec la volonté d’apparaitre comme la plus moderne des facultés d’Europe. Malraux entend lui conférer une dimension architecturale et artistique majeure, une oeuvre qui abritera des oeuvres d’arts signées par les plus grands artistes contemporains : Vasarely, Braque, Gischia, Lagrange, Sthaly et bien d’autres. Pourtant certains d’entre eux sont abandonnés au fil des années comme la décoration de la tour par Braque, une oeuvre très ambitieuse.

50 ans pour un projet inachevé… Pourquoi?

Rappelons tout d’abord que l’ensemble des constructions universitaires a pris du temps.

Dès le début du 19e siècle, l’université de Paris est mal pourvue sur le plan des locaux avant d’être installée à défaut dans les locaux de la Sorbonne qui a besoin de travaux. Cinquante années s’écoulent avant d’entamer le chantier dont elle a besoin, mais les orientations choisies sont inadaptées aux besoins pratiques des universitaires. Plus tard, la faculté des Saints-Pères met elle aussi plus de 25 ans à sortir de terre. C’est donc presque une constante pour les universités.

Le chantier de la faculté des sciences  démarre  sur les chapeaux de roues en 1964 grâce à de puissants soutiens mais les travaux vont connaître un très fort ralentissement dès 1971 une fois les instigateurs hors champs : Malraux n’est plus ministre, Zamansky n’est plus doyen et l’architecte Albert est décédé subitement.

Nous sommes alors au lendemain de la loi sur l’orientation de l’enseignement supérieur qui divise l’université de Paris en plusieurs universités distinctes. C’est là indirectement le coup fatal porté au projet d’Albert qui va subir immédiatement une cohabitation houleuse de deux universités sur le même site, l’UPMC et Paris-Diderot, à laquelle s’ajoutent des politiques successives contradictoires et des financements insuffisants.

La crise économique va également reconsidérer à la baisse le projet initial d’Albert qui restera  inachevé, laissant un terrain vague dès 1972 devant les barres de Cassan, dépourvu de dalle, arborant des pignons dénudés. Depuis,  l’UPMC a entamé le « parachèvement » du site ainsi que la rénovation des barres existantes. Plusieurs architectes y ont apporté leur concours, les uns avec le souhait de rester fidèles au travail d’Albert, les autres avec la volonté de rompre avec lui.

Les traductions architecturales et successives de Jean Nouvel, Koolhaas, Alain Sarfati, Périphériques, de Van de Wyngaert, expliquent aujourd’hui l’aspect très hétérogène du site. Son identité.

Avec le nouveau « visage » de l’université, les usagers peuvent-ils changer de regard sur leur site et apprendre enfin à l’aimer ?

Le projet d’Albert est conçu comme une expression de l’art contemporain et de la centralisation universitaire. Les oeuvres d’art que l’édifice moderne abrite, cette dalle décorée par Lagrange, les pignons décorés par Gischia.

Il n’y avait rien de médiocre dans le projet d’Albert. Mais malgré ses bonnes intentions, sans doute a-t-il trop peu considéré les besoins des usagers du campus. Or les oeuvres d’art ne sont pas, à l’époque, leur première préoccupation. On leur préfèrerait bien volontiers des lieux de convivialité, de rencontres. Si l’on ajoute à cela les travaux de désamiantage qui ont désorganisé le site et eu un impact sur le travail de  chacun, alors on comprend ce rapport hostile à l’architecture.

Mais le site reprend vie, la tour Zamansky et l’Atrium sont deux belles concrétisations. Aujourd’hui les oeuvres d’art sont elles aussi un véritable enjeu pour l’UPMC qui souhaite s’ouvrir sur la ville, la cité, le quartier en devenant un acteur du savoir et de la culture à Paris. La nouvelle physionomie du campus et la redécouverte de ses oeuvres par le public pourrait donner au projet de Malraux et d’Albert la renaissance heureuse qu’il mérite.

En savoir plus avec l’article “Jussieu l’inachevé”Nouvelle fenêtre



06/09/10