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Allocution de Jean-Charles Pomerol

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Marc Zamansky, dernier doyen honoraire de la faculté des sciences de Paris

La matérialisation de la pensée scientifique au coeur de Paris

En 1941, élève de l’école normale supérieure de la rue d’Ulm, alors qu’il est encore étudiant, Marc Zamansky entre dans la résistance en intégrant le réseau Mithridate et s'engage dans les Forces françaises libres. Il est arrêté en 1943 et ...

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Quelques dates

  • 1968 : éclatement de la Faculté des sciences
  • 1971 : création de "l'université Paris 6"
  • 1974 : Paris 6 devient "université Pierre et Marie Curie"
  • 2007 : "UPMC", nom officiel de l'université

Allocution de Jean-Charles Pomerol, président de l'UPMC de 2006 à 2011

Valérie Pécresse et Jean-Charles Pomerol, copyright Laurent Ardhuin

Cérémonie du 20 octobre 2009

 

 

 

 

 

 

Madame la Ministre,

  

Le paysage français de l’enseignement supérieur et de la recherche est un patchwork bien difficile à interpréter si l’on ne se place pas dans une histoire qui explique en partie sa complexité. C’est pourquoi nous avons voulu placer la ré-installation dans la tour Zamansky dans une continuité multiséculaire. Les étudiants de l’UPMC résumeront ces 900 ans à leur façon dans un instant.
 

Que nous enseigne cette histoire ?
 

Que les écoles puis l’université de Paris ont été, pendant les 12ème et 13ème siècles, les premières au monde suivant le classement de Bologne (qui précéda celui de Shanghai !) et que la naissance officielle de l’université, coïncide avec l’émergence de l’autonomie de la communauté des maitres et étudiants réunis dans l’Universitas.

 
Après des siècles de lent déclin, l’Université de Paris connut une première renaissance à la fin du 19ème siècle, ce qui correspond d’ailleurs à la quasi-reconstruction de Paris. La ville et l’université se reconstruisant ensemble, c’est ainsi que de nombreux bâtiments universitaires de l’époque appartiennent à la ville. En dix ans, de 1885 à 1896, les universités françaises acquirent la personnalité morale, le droit de recevoir des dons et d’avoir un budget propre
(hors les salaires des professeurs). Certes, le recteur restait le grand maître de l’Université, comme sous Napoléon, mais les Facultés géraient leur budget et cooptaient leurs membres sous la protection et la surveillance de l’Etat. D’un point de vue institutionnel cette situation durera jusqu’en 1970.

 
La loi Edgar Faure pose le principe de l’autonomie des nouvelles universités et tente, au nom de la pluridisciplinarité, de casser le système facultaire. La loi de 1989 renforce cette autonomie et tente une première approche du problème immobilier en permettant aux universités d’être maître d’ouvrage. Il fallut attendre, Madame la Ministre, pour que la situation changeât et qu’enfin les universités eussent la possibilité de devenir réellement autonomes, la loi que vous fîtes voter. Cette autonomie ne sera complète que lorsque le financement sera garanti pluri-annuellement permettant des investissements à moyen terme en recherche et formation et lorsque les Universités seront gérantes et garantes de leur patrimoine. Il n’y a pas d’autonomie sans la possibilité d’installer de nouvelles équipes de recherche, de créer de nouveaux enseignements, de construire et de rénover les bâtiments avec les collectivités locales, comme c’était le cas il y a plus de cent ans. Ce que nous ferons pour la recherche et la formation, ce n’est pas France-Domaine qui le fera ! Nous comptons donc bien sur vous pour, selon le souhait du Président de la République, couronner l’oeuvre entreprise par la dévolution du patrimoine immobilier.

 
Apres chaque défaite, la France se préoccupe momentanément de la formation supérieure des cadres et de la recherche. La renaissance de l’université et la première expansion de la faculté des sciences correspond à la défaite de 70. Après la seconde guerre mondiale, le premier effort a été pour la recherche et le développement du CNRS, du CEA et des agences spécialisées alors que les pays anglo-saxons créaient des agences de financement fonctionnant par appels d’offre. De notre côté, il fallut attendre 2007 pour que l’ANR fût créée encore faudrait-il conforter son indépendance et sa pérennité. Le premier gouvernement de Gaulle avait été trop fugace pour qu’on songeât aux universités qui furent cependant rajeunies par l’arrivée de nouveaux maîtres, certains, comme Marc Zamansky ou Hubert Curien, issus de la résistance. La vision gaulliste était celle du développement économique par la recherche et
l’initiative de l’état dans une tradition dirigiste caractéristique de notre pays et des pays « planificateurs ». Du moins y avait-il une vision et une volonté. C’est l’époque ou Orsay, Nanterre, Villetaneuse sortent de terre et où la fin des marchands de vins commence a Jussieu. Cette volonté de développement a accompagné le passage de la France rurale à la France des fonctionnaires et des grandes entreprises, mutation qui reste fort présente en arrière plan
social.
 

Depuis cette époque, j’ai le sentiment que nous n’avons pas eu, ni à droite, ni à gauche, la moindre vision sur l’articulation entre le développement économique et l’enseignement supérieur et la recherche. Ignorant le diagnostic de Marc Bloch, la France a vécu recroquevillée sur les grandes écoles et une discrimination sociale dans l’enseignement supérieur de plus en plus féroce. Nous arrivons ainsi à la veille d’une nouvelle défaite, économique celle-ci, car nous tardons à prendre le virage de la nouvelle économie basée, non sur la connaissance, ce qui est et a toujours été le cas, mais sur l’innovation.
 

En effet, le développement économique a changé de nature, il est devenu extrêmement innovation-dépendant. Vous avez dans votre environnement, voire dans vos poches, de nombreux artefacts qui n’existaient pas il y a vingt ans et beaucoup n’existaient pas il y a cinq ans. Même la bonne vieille voiture d’aujourd’hui est plus éloignée de celle de 1980 que celle de 1980 de la de Dion-Bouton. Il y a plus d’électronique dans votre voiture, et de loin, que dans la Caravelle de 1960, alors ne parlons pas de l’informatique et des télécommunications. Que l’on ne s’y trompe pas, les défis de notre temps, réchauffement climatique, énergies renouvelables, neuf milliards d’humains en 2050 à nourrir, soigner, loger, tous ces défis ne seront pas relevés sans recherche, sans science et ceux qui pensent qu’on peut descendre du train et le regarder passer nous préparent la misère, l’obscurantisme et enfin la dictature.

 
L’économie de l’innovation se fera sans nous si nous ne nous en donnons pas les moyens et nos enfants auront le choix entre l’exil ou le service de l’économie touristique. Or l’innovation ne se décrète, ni ne se planifie, elle repose sur de l’investissement dans la recherche et la formation, sur le travail, la connaissance et sur la créativité qui est fille de la liberté.

 

Des frères en érudition et en pensée ont, ici-même, il y a neuf cents ans, cru en la puissance créatrice du raisonnement humain (qu’on appelait alors dialectique) et, de génération en génération, le flambeau s’est transmis. Ils nous ont aussi transmis leurs interrogations et leurs exigences morales qui, à l’époque en faisaient des hommes de foi. Nous avons toujours en tête ces exigences et ces interrogations qui, même si elles ne prennent plus nécessairement les chemins de la foi, n’en restent pas moins entières au service des hommes et de la vérité. Et parce qu’en dépit des mille difficultés que nous avons traversées et grâce au dévouement, voire à l’abnégation, de l’ensemble de la communauté UPMC qui a accepté et accepte des conditions de travail très difficiles, nous avons maintenant la certitude que le flambeau allumé par Guillaume de Champeaux ne s’éteindra pas de sitôt, c’est avec beaucoup d’émotion que je tiens à vous exprimer, Madame la Ministre la reconnaissance de toute notre communauté, reconnaissance que vous voudrez bien transmettre au Premier Ministre qui débloqua le chantier à un moment crucial lorsqu’il était ministre de l’enseignement supérieur.
 
Cette tour symbolisait, dans l’esprit de ses promoteurs, en premier Marc Zamansky, et de Georges Pompidou qui l’autorisa, le refus du repli sur le passé et la matérialisation, dans l’architecture de la fin du vingtième siècle, du pacte séculaire entre Paris et l’intelligence, entre Paris et la Science, entre Paris et la liberté car seule la connaissance libère. Je vous fais le pari que quand seront réinstallées les oeuvres d’art voulues par Malraux et que le campus sera achevé et installé dans la cité, l’oeuvre des architectes Albert, Sarfati, Périphérique, Reichen et Robert et Van De Wyngaert à qui nous devons cette nouvelle tour, sera comprise et attirera les visiteurs au même titre que la tour Eiffel ou le centre Pompidou. C’est pourquoi, nous avons initié très récemment le parachèvement du campus et son urbanisation, nous le ferons avec l’Etat et les collectivités locales, nous le faisons pour que notre ville soit plus belle, pour qu’elle soit plus vivante, pour que le quartier latin soit plus étudiant et « pensant » que jamais, nous allons le faire avec nos partenaires d’Assas et de Paris-Sorbonne au sein du PRES «la Sorbonne» en espérant, que Paris redevienne, selon vos mots, la «plus belle métropole universitaire du monde», comme il y a 8 ou 9 siècles. Et l’Université, maître de son destin, grâce à vous Madame la Ministre, en sera le maître d’ouvrage attentif et à l’écoute de ses partenaires.



21/11/11