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Des plumes qui ont « la science infuse… »

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Des plumes qui ont « la science infuse… »

C'est en 2013, lorsque le Musée du Quai Branly lui demande d'étudier la structure photonique d'une plume tapirée dans le cadre de son exposition sur l'Ars plumaria en Amazonie, que Serge Berthier se penche sur cette technique indigène de modification de la couleur des oiseaux vivants. Le chercheur à l'institut des nanosciences de Paris (INSP, UPMC/CNRS) se prend de passion pour ces plumes pleines de mystère et publie en février 2016 dans Pour la science un article sur le tapirage. Lui qui a découvert l'Amazonie au gré de ses périples dédiés à l'observation des papillons Morphos, se désole de voir ce véritable procédé scientifique disparaître avec ses derniers pratiquants, alors qu'il ne nous a pas encore livré tous ses secrets. Pourquoi vouloir modifier la couleur des oiseaux ? Comment les indiens parviennent-ils à transformer le vert en jaune et rouge ? Le scientifique nous apporte des éléments de réponse et nous invite à nous pencher sur ces plumes qui lui en font voir de toutes les couleurs.

 

Psittacidae : quand la science lui vole dans les plumes

« On connaît cette pratique à travers le récit d'explorateurs et les parures exposées dans les musées ethnographiques à travers le monde. C'est une vraie démarche artistique et scientifique, qui permet de modifier définitivement la couleur des plumes d'un oiseau », explique Serge Berthier. Le tapirage s'est diffusé en Amazonie où il est encore pratiqué semble-t-il chez les Enawenê-Nawê, peuple indigène du Mato Grosso au Brésil. Malheureusement leurs terres sont peu à peu prises par les exploitants de caoutchouc, les éleveurs, les planteurs de soja... « Le tapirage va donc probablement disparaitre sans qu'on en ait percé les mystères, car on sait que quand on déplace des populations, les rites et traditions se perdent en cours de route », d'autant que les Enawénê-Nawê ne sont plus 400.

 

 

Amazone. D. R. Coupe d'une barbe d'Amazone. D. R.

 

« On connaît les grandes lignes de la pratique : l'oiseau est plumé vivant, puis frotté avec un mélange d'extraits animaux et végétaux introduit directement dans les cavités de sa peau. » La base de la préparation semble être composée de sécrétions de Dendrobates tinctorium ou « grenouille a tapirer », extrêmement toxiques, obtenues après avoir fait suer l'animal près du feu. « Selon les régions et les récits, il peut s'agir d'autres graisses animales : poisson (Pirarâra), caïman, crocodile, dauphin, tortue... Dans tous les cas le tapirage est pratiqué sur des psittacidae, espèce dont font partie les perroquets, les perruches et les aras. » Les indigènes ajoutent à la mixture des graines de roucou broyées, connues pour être un très bon répulsif à moustiques. « Il est étonnant que l'oiseau ne meure pas suite à ce procédé, il doit certainement beaucoup souffrir. La dendrobate étant toxique et le roucou apaisant, peut-être sont-ils combinés justement pour qu'il survive à l'opération. »

 

On trouve d'autres précisions dans les récits d'explorateurs, rapportés par Alfred Métraux dans son article Une découverte biologique des Indiens de l'Amérique du Sud : la décoloration artificielle des plumes sur les oiseaux vivants, publié dans le Journal de la société des américanistes en 1928. Il évoque Gabriel Soares de Souza, explorateur et naturaliste portugais, qui raconte que les Tupinamba de Bahia « contrefaisaient les plumes de perroquet avec du sang de grenouille, en leur arrachant les vertes et en leur faisant ainsi pousser des jaunes. »1 Il cite également le père jésuite Juan Rivero, qui affirme que les Atsaga du haut Meta faisaient saigner un crapaud vivant, puis le mettaient dans un pot et couvraient ses blessures avec du poivre et du piment moulu. Ils arrachaient ensuite les plumes du perroquet et le badigeonnaient d'un vernis constitué en partie d'une poussière rouge appelée « chica » en l'introduisant avec la pointe d'un bâton dans les trous laissés par les plumes dans la peau.2

 

Et le vert vit rouge (et jaune)

C'est la suite du processus qui fascine le plus le chercheur, puisque peu importe les mues successives de l'oiseau, les plumes repoussent toujours avec leurs nouvelles couleurs, sans-même que le traitement soit renouvelé. « Je ne sais pas si on peut parler de modification génétique car pour l'instant nous n'en avons aucune preuve, mais il s'agit clairement d'épigénétique, car le plumage de l'oiseau est modifié définitivement. Tout le système organique qui génère les plumes de l'animal a subi une transformation. » Or Serge Berthier rappelle que « la couleur des plumes des oiseaux est créée soit par des structures photoniques (phénomènes optiques), soit des pigments endogènes ou exogènes. Les premiers sont sécrétés par l'oiseau et les seconds proviennent de la nourriture, comme c'est le cas pour les flamands-rose. Le vert des psittacidae est un mélange de bleu et de jaune, le poison détruit peut-être la structure photonique pour faire apparaître le jaune seul... Mais alors pourquoi repoussent-elles également rouges ? La seule possibilité est que les pigments eux-mêmes soient modifiés. »

 

 

Plume verte, avant tapirage. D. R. Plume jaune, après tapirage. D. R.

 

L'apport indispensable de l'ethnologie

Toutes ces manipulations ont-elles pour seul but la confection d'artifices pour orner les parures, diadèmes et autres collerettes ? Le tapirage a-t-il été inventé accidentellement en voulant guérir les plaies d'un oiseau ou au contraire en chassant ? Pourquoi vouloir absolument modifier la couleur d'un oiseau vert, au lieu d'en prendre un possédant déjà les plumes jaunes et rouges, courant par ailleurs ? « Peut-être cherchent-ils à personnaliser leur oiseau et non leur parure... Pour le reconnaître ? », se questionne encore Serge Berthier. Des interrogations auxquelles seule une collaboration pluridisciplinaire avec le concours de chimistes, ethnologues, artistes et généticiens pourrait répondre. « C'est par ailleurs très compliqué voire impossible d'expérimenter le tapirage en France car la loi est très stricte sur l'expérimentation animale. Il faudrait le faire avec des espèces non protégées, réussir à les endormir pour ne pas les faire souffrir... L'expérience a déjà été tentée à l'université fédérale de Rio de Janeiro par le professeur Texeira, et elle s'est soldée par un échec. Seule une étude approfondie sur le terrain permettrait de comprendre les réalités du tapirage. Je rêve de pouvoir aller sur place, rencontrer les indiens et voir le processus en direct », pour qu'enfin, les Enawénê-Nawê d'Amazonie nous livrent leur science.

Pour en savoir plus :

1. Extrait de Traité descriptif du Brésil en 1587, dans la revue de l'institut historique et géographique brésilien, Rio de Janeiro, t. XIV, 1851.

2. Dans Historia de la misiones de los llanos de Casanare y los rios Orinoco y Meta. Bogotá, 1883.

 

Institut des Nanosciences de Paris (INSP, CNRS/UPMC) Nouvelle fenêtre



21/06/16